Elle est juste devant vous. Vous pourriez même lui prendre la main, lui toucher l’épaule, effleurer son poignet. Mais vous ne le faites pas, car vous êtes à table. Ne le regrettez surtout pas car, dans quelques instants, vous allez presque tout savoir d’elle. Dès l’entrée du restaurant, vous auriez dû faire attention à sa façon de se libérer de son manteau. D’arborer ses seins ou de les esquiver dans un entrelacs de bras tordus. Elle s’est glissée entre les deux tables, s’est assise. La voici à présent devant vous. Croquer un radis à pleines dents, déposer le rebord du verre sur la lèvre inférieure, boire lentement en basculant le menton. Vous la regardez dans le trouble du hublot. Une femme à table a presque tout dit en quelques gestes. Mieux encore, son corps va plus vite que sa pensée. Il la devance, la trahit. Les mots peuvent voleter, esquiver, les gestes ne mentent pas. Cette façon de glisser la cuillère dans la bouche, de happer une corolle de mâche, de lover sa langue pour l’immobiliser. Reprendre le verre, chavirer imperceptiblement. Approcher sa main vers la fourchette, s’emparer de ses hanches puis déposer l’index sur son cou. Surtout ne dites rien ! Laissez les gestes faire, même une maladresse. Renverser son verre, tacher son chemisier… c’est une façon de sonder la sollicitude de son voisin. Viendra-t-il à mon secours ? une femme à table est sans doute comme un livre ouvert dans un lit. Après tout, la nappe n’est que le fragment d’un drap. Parfois même, le trouble se rapproche, modifie la carnation. Pendant que la conversation file son chemin, un autre dialogue s’instaure. Le mouvement des épaules, une cheville qui s’enroule dans le pied de la chaise, une mèche de cheveux que l’on discipline derrière l’oreille. Il existe ainsi des prières silencieuses, des messes sans voix. Dès cet instant, tout ruisselle de sens : cette façon de déposer la lame du couteau sur le ventre crénelé de la sole, vous piquer une pomme de terre rissolée, la gober comme un défi. L’indécence est un des sens. On s’aperçoit alors que la table n’est plus qu’un ultime muret. Elle est comme une gerbe de fleurs dont on écarte les branchages pour mieux découvrir celle qui, délibérément, mange son plaisir. La clarté peut alors venir sur la clairière, une main part à la rencontre de l’autre. Maintenant, c’est trop tard, le film peut commencer, la nappe à la blancheur d’un écran.
François Simon, Critique Gastronomique
Auteur du livre « Pars ! Voyager est un sentiment » chez Robert Laffont
Editorial paru dans Madame Figaro du 12 mars 2011
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